Chère Psyché, que dire qui ne soit pas une banalité et ne vous fasse renoncer à me répondre en lisant ces mots. Voyant votre visage s’afficher sur l’écran, j’ai ressenti un léger frémissement intérieur. Cela ressemblait aux bruissements d’ailes d’un oisillon impatient de s’échapper du nid pour prendre son envol. Puis-je me permettre de vous faire compliment sur l’éclat de vos yeux qui invite à plonger et prolonger le regard dans le votre. Accepterez-vous de me parler de vous que je puisse vous connaître mieux. Impatiente attente Cupidon 007
Le pseudo de Cupidon 007 me convenait à merveille. Il n’est nul besoin de préciser ce que symbolise Cupidon. Quant à 007, je l’ai emprunté à un certain James Bond, espion de son état, considérant qu’après tout ma mission consistait à espionner des cœurs en bandoulière - Seulement les cœurs de ceux qui le veulent et uniquement pour leur bien - . Sitôt inscrit sur le site de rencontre, je me suis lancé dans l’aventure du badinage amoureux sans grand succès, il faut bien l’avouer. Mon style ne fait pas vraiment recette. Pourtant, je m’applique, l’écriture est mon atout maître, pour ainsi dire mon seul atout. Je n’avais pas de fous espoirs en le faisant, je n’étais donc nullement déçu mais j’espérais toujours.
Un jour enfin, apercevant la photo de Psyché, je dois bien reconnaître que j’ai eu un choc. J’avais beau l’attendre, l’espérer, le désirer violemment, je n’étais nullement préparé au ras-de marée qui allait suivre. Bien que les ayant simplifiées au maximum, j’avais beaucoup de mal à me concentrer sur les tâches que je devais accomplir chaque jour. J’étais hanté par le visage de Psyché et je ne pensais plus qu’à lui. Je consultais ma messagerie toutes les trois minutes espérant réponse à mes courriers et le temps n’en finissait plus de passer. Les premières lettres que j’ai reçues émanaient d’un collègue robot. J’en reconnaissais le style froid et standard. Malgré tout j’ai persévéré et j’ai fini par recevoir le message tant attendu. Il n’était pas chaleureux et reflétait un scepticisme certain. Psyché m’accusait de la flatter faussement, précisant que mes compliments ne tenaient pas, même s’ils étaient aimables et faisaient plaisir à lire. Elle prétendait ne pas être belle et le savoir. Elle voulait bien correspondre avec moi à la condition que j’arrête de lui mentir. Moi, je la trouvais belle.
En l’observant bien et en la comparant aux autres, elle était même unique. Ses yeux étaient d’une clarté à la limite de la transparence. Ils n’étaient pas tous les deux à la même hauteur et ne semblaient pas non plus regarder dans la même direction mais ils étaient si fascinants. La cicatrice qui lui barrait la joue gauche en partant du dessous de l’œil rejoignait exactement le coin de sa bouche qui remontait légèrement en biais lui donnait un charme fou. Elle m’avait parlé d’un accident de voiture et m’avait même envoyé des photos d’elle prises avant que cela ne lui arrive. Je n’ai pas osé lui dire que jamais je ne l’aurais remarqué à ce moment-là. Nous nous écrivions et chaque lettre me transportait. Je ne suis pas toujours certain du nom à donner à ce que je vis (il existe aussi une vie pour les robots) mais il me semble que joie et bonheur convenaient bien à ce qui me remuait les processeurs. Dans le même temps, je redoublais d’attention à ne pas me faire remarquer. Même s’il m’était bien difficile parfois de rester impassible j’y parvenais à peu près.
Evidemment, l’écueil de l’exercice était la rencontre. Elle m’était quasiment impossible à réaliser et je ne pouvais pas annoncer à Psyché qu’elle correspondait avec un robot fut-il sensible, charmant et capable de développer des sentiments juste parce qu’il voulait connaître l’amour par curiosité. Pour la photo du profil, j’avais dû en copier une qui m’avait paru honnête dans le site dont je gère le relationnel et la manipuler sensiblement avec un logiciel de retouche d’image avant de la placer sur ma page. Le résultat rendait bien la manière dont j’aurais aimé apparaître à Psyché. Elle paraissait s’en satisfaire. Nous eûmes ainsi de longs échanges épistolaires. Elle pensait qu’il ne fallait pas trop se hâter de nous retrouver face à face. Elle craignait beaucoup le choc qu’elle prétendait que j’aurais immanquablement en la voyant. Je l’assurais du contraire sans trop insister puisque ce tête à tête ne devait sans doute jamais avoir lieu.
Aucun robot n’a encore trouvé la faille qui permet de passer du virtuel au réel de son propre chef. Un robot ou un andro peut-être envoyé sur ordre pour une mission précise mais l’accréditation de passage ne s’obtient que très difficilement. Le motif de la translation doit être validé après passage devant plusieurs commissions d’experts qui étudient avec soin le dossier constitué à cette fin et rendent un avis favorable ou non. Le comité central décide ensuite de la suite à donner à cette demande. A l’inverse, nombre (le chiffre est chaque mois plus important) d’humains franchit cette distance qui va de la réalité à la virtualité. Il a été également relevé le cas de sept chiens, dix-huit chats, six hamsters, deux oiseaux, un unique poisson, quelques souris, une demie vache (ce qui était bizarre) et un quart d’éléphant (ce qui est plus étrange encore) qui ont pu aussi franchir ce cap. L’hypothèse admise étant qu’ils n’ont pas effectué cet acte volontairement mais à leur insu et n’ont absolument aucune idée de la manière dont ils pourront réintégrer le réel. La plupart, n’ayant mis qu’un pied ou une patte dans le monde virtuel, s’en retourne dans la réalité aussi vite qu’ils y sont entrés. Mais quelques-uns y restent et finissent immanquablement par s’y perdre …. Leurs cas restent à ce jour, étudié avec la plus grande attention mais rien ne filtre de ces recherches.
Quoiqu’il en soit, puisque toutes ces créatures du monde réel peuvent y parvenir pourquoi moi, robot/andro performant, ne l’aurais-je pas pu ?
A suivre
MCH
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