Partager l'article ! Le voeu audacieux de la fée Eglantine: Le roi avait du chagrin, un énorme chagrin. Il était tellement triste que son royaume fa ...
L'écrit des mouettes
"La normalité n'est pas autre chose que la dénomination bourgeoise de la folie ordinaire"
Hanif Kureishi
Le roi avait du chagrin, un énorme chagrin. Il était tellement triste que son royaume failli être inondé par les flots de larmes qu’il déversait. La reine, qu’il aimait énormément, était morte en donnant le jour à un bébé dodu et joufflu qui gigotait dans tous les sens. En temps normal, c'est-à-dire si la reine avait survécu, il y aurait eu de grandes fêtes au château. Les villageois en auraient profité. Mais rien de tel ne se passa. Un grand silence engloutit le village. Tous, du grand chambellan au modeste paysan, partageaient cet immense chagrin. Tous, sauf un…, l’enfant du roi qui avait faim, soif et un peu froid. Il s’était mis à pleurer et ses cris s’entendaient jusqu’aux confins du royaume. Le grand chambellan fit quérir une fermière qui venait d’avoir une fille, pour s’occuper du petit prince. Le roi ne voulut pas voir son fils. Pourtant, comme il avait été heureux d’apprendre qu’il allait avoir un descendant et combien il avait été impatient en l’attendant. Mais voilà la reine n’était plus là et rien n’était plus pareil. Les fées qui étaient arrivées en nombre pour se pencher sur le berceau de l’enfant et lui offrir des dons merveilleux avaient été renvoyées chez elles avant même d’avoir pu approcher le fils du roi. Elles étaient parties à l’exception de la fée Eglantine qui trouvait injuste que l’enfant ne reçoive aucun cadeau. Elle était gentille la fée Eglantine. Elle pensait au chérubin qui avait besoin d’affection et d’attention. Sans compter que c’était la première fois qu’elle avait à formuler un don pour un nouveau-né. Eglantine était une tout jeune fée qui venait d’obtenir l’autorisation d’exercer ses talents. Elle avait beaucoup réfléchi à ce qu’elle pouvait donner Elle savait que ses aînées allaient offrir, beauté, richesse, intelligence,…. Elle avait eu l’idée d’un talent plus original. Il n’était donc pas question qu’elle reparte sans avoir pu le délivrer. Elle resta discrètement dans un coin. Personne ne fit attention à elle. Elle patienta, et lorsqu’elle fut seule avec le tout jeune enfant, elle lui fit don de ce qu’elle avait préparé tout exprès pour lui. Puis elle s’en fût. Malheureusement, il n’y eut personne pour entendre ou voir ce qu’elle avait offert à l’enfant si bien que ce talent magique resta caché et nul n’en eut connaissance dans le château.
Le roi ne se remettait pas de son chagrin. Il était morose et devint sombre. Il se désintéressait des affaires du royaume, et cette contrée qui prospérait en paix, s’appauvrit lentement et fut même l’objet de plusieurs attaques des pays voisins qui auraient bien aimé s’emparer des richesses de la région. Par chance, le grand chambellan était un homme honnête et droit. Il gérait les affaires du mieux qu’il pouvait. Il avait fort à faire. Mais il vieillissait et dans le château beaucoup de gentilshommes et des moins gentils également, convoitaient le trône.
Le petit prince grandissait tranquillement. C’était un garçon paisible, un peu triste qui ne souriait jamais. Son sérieux troublait toutes les personnes qui le côtoyaient. Son père ne l’aimait pas vraiment mais il fit en sorte que son fils ne manqua jamais de rien. Un précepteur lui apprenait à lire, écrire et compter. Un maître de musique lui enseignait le solfège et le clavecin. La cuisinière le gâtait et confectionnait spécialement pour lui de merveilleux gâteaux. Elle lui apprit même à faire des crêpes et cela amusa l’enfant. Quand il n’étudiait pas ou ne jouait pas du clavecin, il passait son temps à lire des récits d’explorateurs, à rêver de contrées lointaines en regardant le paysage depuis la fenêtre de sa chambre, et à se promener dans le parc du château pour contempler les fleurs. Il adorait les fleurs, leurs couleurs chatoyantes, leurs odeurs suaves, le velouté de leurs pétales, leurs formes si bien dessinées. Le petit prince se prit d’affection pour le jardinier qui les faisait pousser. Il restait à ses côtés quand celui-ci taillait les rosiers, semait des œillets, plantait des jacinthes, arrosait les pensées. Le jardinier lui racontait les petites histoires du jardin. Il expliquait comment les tulipes s’ouvrent au matin pour se refermer le soir, comment les rosiers protègent leurs fleurs en faisant croître des épines sur les tiges, comment les graines dorment l’hiver parce qu’il fait trop froid pour éclore, comment les plantes voyagent sur les ailes des abeilles, comment certains arbres attirent les papillons et beaucoup d’autres histoires qui passionnaient l’enfant. Il sut ce qu’il ferait quand il serait grand : il deviendrait jardinier. Il inventerait des fleurs très belles qui ne faneraient jamais et pousseraient toute l’année. Il en sèmerait partout et le monde serait beau. Personne, songeait-il, ne pouvait devenir méchant quand tout autour de lui respire la beauté. Tout le monde vivrait heureux.
Dans son univers d’enfant, les fleurs occupaient une place centrale et possédaient un pouvoir plus grand que tout, celui d’embellir la vie. Il apprit tout ce qu’il put sur les plantes, il lut des livres de botanique très savants pour son âge et se fit donner par le vieux jardinier, un petit bout de terre au fond du parc pour essayer d’y faire pousser quelques fleurs. Il s’enthousiasmait pour une simple pâquerette autant que pour une éclatante pivoine ou un minuscule bouton d’or. Il était patient et finement observateur. Il était heureux en compagnie des fleurs.
Enfin, après de longues années, le roi sortit de sa torpeur et se remit à la tâche. Il était grand temps, le grand chambellan était extrêmement vieux et fatigué. Le château revivait. Il y eut même quelques fêtes. Le petit prince, encore trop jeune pour y participer, se réfugiait dans son petit jardin secret lorsque le bruit et l’agitation lui devenaient insupportables, La cuisinière n’avait plus le temps de lui cuisiner de magnifiques gâteaux tant elle avait à préparer de plats pour les festins et le jardiner ne pouvait plus lui raconter d’histoires de fleurs tout occupé qu’il était à confectionner d’énormes bouquets pour la salle de bal.
Le roi ne voulut pas se remarier. Un jour, il décida de prendre en main l’éducation de son fils qui allait avoir treize ans. Il le fit appeler. Le jeune prince fut intimidé par cet homme qui était son père mais qu’il n’avait jamais beaucoup vu. Le roi souhaitait en faire son digne successeur, et pour ce faire, le jeune homme devrait savoir monter parfaitement à cheval, apprendre le maniement de toutes les armes, comprendre les affaires du royaume et au-delà et diriger le château. Plus de nombreuses autres choses… comme apprendre à danser, recevoir les invités, se tenir à table etc… Il avait donc décidé de s’occuper personnellement de lui trouver les meilleurs maîtres pour lui délivrer ces enseignements. Devant la mine déconfite de l’enfant, le roi lui demanda ce qu’il aimait le plus faire. Sans l’ombre d’une hésitation, il répondit que c’était de faire pousser des fleurs et qu’il voulait devenir jardinier. Entendant cela, le roi éclata de rire et répondit : « Mais mon garçon, ce n’est pas une activité digne d’un roi. A-t-on jamais entendant chose pareille, un roi-jardinier, ça n’existe pas et qui donc s’occuperait des affaires du royaume » « Un grand chambellan » répondit l’enfant. « Il n’en est pas question » répliqua le roi agacé presque en colère. Puis il se radoucit et conclut, « Cette lubie te passera. Tu es bien jeune encore et tu as beaucoup à apprendre. Mais au fond de lui, l’enfant n’en démordait pas, il serait jardinier et même il serait le premier roi jardinier du monde. ». Mais il obéit à son père. Il apprit donc à monter à cheval, ce qui lui plut bien car ainsi, au prétexte de perfectionner l’art équestre, il put s’échapper et observer tout à loisir, les fleurs de la forêt, des prairies, des plaines, des rivières et dès qu’il le pouvait il retournait dans son bout de terrain pour y planter de nouvelles fleurs. Concernant le maniement des armes, il se montra plus réticent et moins habile. Non pas qu’il fut moins intelligent dans ce domaine mais c’était un garçon doux qui ne comprenait pas pourquoi il fallait des armes pour tuer. Ça dépassait son entendement et sa conception de la vie. Il préférait la binette au fusil. L’ennui le gagnait lorsqu’il apprenait à danser et les cours de maintien lui paraissaient dérisoires. Toutefois, il fit ce que son père souhaitait sans jamais se plaindre. Il approchait de ses dix-huit ans et connaissait tout des affaires du royaume mais ce dont il était le plus fier c’était d’avoir créé une rose de couleur bleue au parfum léger et délicat. Cela, son père l’ignorait.
Le roi annonça à son fils qu’il allait organiser une très grande fête en son honneur pour célébrer cet important anniversaire. Il avait l’intention d’y convier quelques princesses et nobles jeunes filles des contrées voisines car il était grand temps que le prince songe à se marier. Le jeune homme tomba des nues, cette idée ne l’ayant jamais effleuré. Le jour de ses dix-huit ans, il se réveilla maussade à l’idée de devoir passer la journée à se préparer et à faire bonne figure devant tous les invités qui ne tarderaient pas à arriver. Il aurait préféré passer ce temps à jardiner et à contempler les fleurs. Au côté de son père, il accueillit les convives. Après le dîner, il y eut un bal. Il dansa avec toutes les jeunes filles présentes sans qu’aucune ne parvienne à le faire sourire. Lorsque la fête s’acheva, il fut heureux de se retrouver enfin seul.
Le lendemain, la fête se prolongea au village. Le prince devait être officiellement présenté aux villageois. Une fois encore, le jeune homme rechigna à l’idée de cette longue journée loin des fleurs. Aussi, quelle ne fut pas sa surprise en parcourant les rues d’y voir tant de fleurs magnifiques dont on lui apprit qu’elles avaient été cultivées tout exprès pour lui. Sa mauvaise humeur s’évapora d’un seul coup et il se mit à sourire. Tout d’abord, personne n’en crut ses yeux, non pas du magnifique sourire de ce beau jeune homme mais des fleurs qui se mettaient à pousser spontanément sur son passage et pas n’importe quelles fleurs, des fleurs que personne n’avait jamais vues auparavant. De toutes les tailles, de toutes les formes, de toutes les couleurs. Nul ne comprenait ce qui arrivait mais tout le monde était heureux. A l’ombre d’un portail, la fée Eglantine qui était devenue grande se réjouit de constater que le don formulé à la naissance de l’enfant avait bien fonctionné et surtout d’une bonne manière car en y repensant, elle se dit qu’elle avait été bien imprudente avec ce cadeau. Songez donc, offrir à un enfant la possibilité à l’âge de ses 18 ans de faire apparaitre à chaque sourire ce qu’il aimait le plus au monde, était un risque énorme. Imaginez un instant qu’il ait adoré les mouches ou les serpents, les araignées ou les dragons, ou toute autre chose moins agréable, la fête aurait été un beau gâchis…. Evidemment plus le prince voyait de fleurs plus il souriait et plus il y avait de fleurs si bien qu’à la fin du jour certains malins dans le village les cueillirent pour aller les vendre sur le marché de la contrée voisine.
En un clin d’œil, les bouquets furent achetés, si bien que d’autres en firent autant. Le prince, ayant rencontré, le jour de sa fête, une belle jeune fille pas princesse pour un sou mais qui aimait tellement les fleurs, vint régulièrement lui rendre visite. Alors, on le guettait et dès qu’il était en vue, les villageois le suivaient discrètement pour ramasser les fleurs jusque dans la campagne lointaine ou les amoureux allaient se conter fleurette.
Au premier temps de cette affaire, le roi fut extrêmement contrarié puis il réfléchit et se dit qu’il fallait être moderne et s’adapter. Il organisa la vente des fleurs, fit de la publicité pour les faire connaître et bientôt les commerçants arrivèrent du monde entier pour s’approvisionner au village…. La suite, vous la connaissez, le prince devint roi, il fut heureux, se maria, eut trois enfants et continua à cultiver lui-même des fleurs. Mais ce n’est pas tout car le nouveau roi pensait au futur. Quand il ne serait plus là pour que son sourire fasse jaillir des bouquets. Il eut l’idée de faire venir des parfumeurs qui inventèrent des parfums. Puis il créa une école de jardinage pour qu’il y ait le plus de jardiniers et de fleuristes possibles partout. Il invita des artistes qui firent des œuvres avec les fleurs. Etc… Il y eut bien des envieux, des jaloux qui lui voulurent du mal mais la fée Eglantine avait confié à une étoile le soin de veiller au grain. Tant et si bien qu’il n’arriva pas grand-chose de fâcheux à ce roi. Tout au plus quelques rhumes et trois ou quatre bosses. Quand il mourut, son cercueil fut enseveli sous les fleurs et chacun le pleura abondamment. Le village était devenu une ville prospère dont les merveilleux jardins attiraient toujours plus de visiteurs.
Aujourd’hui encore, cette ville reste très connue dans le monde pour ses parfumeurs qui fabriquent des senteurs inégalées. Il parait que les gens y vivent toujours heureux… même s’ils ne savent pas tous que c’est au prince et la fée Eglantine qui depuis deux ans a pris sa retraite, qu’ils doivent ce bonheur.
MCH