J’comprends pas pourquoi un homme intelligent comme Monsieur D ouvre pas son salon de coiffure le lundi, jour de marché. Il pourrait bien avoir ce jour-là tout un tas de clients qui
entrerait s’faire coiffer rapport aux gens qui viennent faire leurs courses. C’est qu’il est important ce marché dans le canton, j’pense que c’est bien le plus important dans l’coin. Ma foi
si.
Il m’a expliqué une fois qu’il fallait que ses employés se reposent et lui aussi mais j’vois pas pourquoi il pourrait pas changer leur jour de repos. Ils s’reposeraient tout aussi bien le jeudi ou le mardi. Ce sont ses affaires après tout mais moi ça m’arrangerait drôlement que ce soit ouvert le lundi, parce que ce jour-là, je viens au marché. C’est automatique toutes les semaines.
Et maintenant, j’y pense, je l’ai jamais vu en dehors de son salon. Ah si, une fois, il y a longtemps, j’m’en souviens parce que c’était le jour anniversaire de notre mariage et qu’on fêtait pile quarante ans. Voilà plus de quatre ans, déjà. L’temps nous dure pas, c’est sûr, faut pas flâner dans la vie, ça passe trop vite. Ce jour-là on avait invité la famille à déjeuner, ça tombait juste un dimanche. Y avait Gérard, le frère de mon mari et Germaine sa femme, leurs fils ont l’âge de nos filles mais ils sont loin, Alain est au Canada et Bertrand, en Suisse, à croire qu’ils fuient leur famille ces deux là et du coup les parents s’offrent des voyages pour aller les voir, eux qu’étaient même jamais sortis de France et qu’avaient jamais pris l’avion de toute leur vie, les voilà servis à présent. Evelyne, ma sœur, son mari qui avait encore pris du poids et ça c’est pas possible de se mettre dans cet état, faut y être goinfre tout de même, moi j’dis qu’ça n’a pas de sens et j’aimerai pas qu’mon mari soit aussi gras. Encore un peu et faudra lui mettre deux chaises pour qu’il pose ses fesses, leur fille Elodie était fiancée depuis deux mois mais ils n’avaient pas décidé la date du mariage, elle est venue sans son amoureux qui travaillait ce jour-là. Et après, ils ont rompu, elle s’est mariée avec un gentil garçon qui est contremaître aux abattoirs, ils ont un petit garçon. Lui, faut voir ce qu’il raconte sur son travail, c’est pas réjouissant comment ça va, faudra bientôt qu’il y aille tous les jours. Et pourquoi pas la nuit tant qu’ils y sont. On voit bien qu’c’est pas eux qui y vont à l’usine.
J’avais commandé une pièce montée chez le boulanger, le meilleur, celui du haut de la ville, c’est ma fille qui devait la prendre en venant. Euh là, v’la t’y pas qu’elle a eu un souci avec sa voiture qui démarrait pas et mon mari qu’était justement parti avec ses copains prendre l’apéro. Eh ben, j’ai dû aller la chercher. J’me gare juste devant chez elle et j’le vois qui passe monsieur D avec une bien jolie fille et y riaient tous deux, y riaient, c’était bonheur à les regarder. Y m’a pas vu mais l’air heureux qu’il avait. J’lavais jamais vu comme ça. Pourtant j’y étais allée deux jours avant pour me faire coiffer, y souriait bien mais là c’était autre chose ça s’voyait vraiment. Après, plus jamais j’lai vu en dehors de son salon.
J’me souviens plus trop quand c’est qu’j’ suis allée la première fois chez lui mais j’me rappelle que la décoration m’avait bien surprise et j’ai failli même m’en retourner tant ça m’paraissait bizarre. Puis on s’y fait. C’est quand même original d’mettre des livres comme si c’était une librairie alors qu’on est chez un coiffeur, sur un mur noir en en plus, c’est pas une couleur de salon de coiffure ça. Enfin, chacun ses goûts. L’important c’est qui coupe bien et qui soit gentil. Et pour être gentil, on peut pas dire, il l’est. Il vous regarde dans les yeux et y s’intéresse à c’qu’on dit. Il pose des questions et il a la mémoire grandeur nature d’une fois sur l’autre, y s’rappelle bien de quoi on a causé la fois d’avant, ça fait plaisir. Avec lui on peut causer de tout. La fois où j’allais pas bien à cause des vaches malades que j’en dormais plus. Ces pauvres bêtes, elles souffraient et moi, j’peux pas supporter et comme j’étais fatiguée, j’ai eu un coup de dépression. Chez le psychiatre qu’il a fallu qu’j’aille. Eh ben lui, monsieur D, il a vu tout d’suite que ça allait pas du tout bien et il s’est inquiété. J’lui ai raconté mes oppressions dans la nuit avec toutes les pensées qui tournent sans cesse dans la tête qui m’empêchaient de dormir. Il avait l’air ému et il m’a rassuré en disant que c’était humain et même que c’était tout à mon honneur de s’occuper bien des bêtes, ça voulait dire que j’étais sensible et que je n’aimais pas faire souffrir les animaux. Même si les vaches allaient finir en boucherie, c’était pas une raison de mal les traiter. Et je sentais bien qu’il comprenait et que c’était sincère ce qu’il me disait et ça m’a fait du bien parce que j’avais pas pu en causer avec mon mari qui répétait tout le temps « Tu t’écoutes trop ma pauvre femme, on a pas qu’ça à faire ». Les bonshommes tous les mêmes, faudrait jamais aller mal mais eux… Enfin bref passons.
Côté coiffure, je veux pas changer de tête et il respecte ma volonté. J’lui ai dit la première fois que ça faisait plus de trente ans que j’avais la même tête et j’veux pas en changer maintenant, j’y suis trop habituée et j’risquerai de pas me reconnaître si je change la façon de me coiffer. Ben, il a juste dit que j’avais raison et a coupé comme d’habitude et chaque fois que j’y vais il dit « comme d’habitude pour que vous ne vous perdiez pas de vue ». Il me fait rire à répéter ça. J’aime bien y aller, c’est comme un moment de congé qui change les idées. Un jour comme j’lui parlais de ça, le bon temps chez lui qui chassait les idées du corbeau il a répondu « moi je suis là pour m’occupez de votre coiffure mais ce sont aussi vos idées que je soigne en même temps et si vous partez avec de belles pensées, c’est que j’ai bien fait mon travail ». J’regrette pas d’avoir changer de boutique. C’ui d’avant, il écoutait pas et un jour il m’a tant raté que j’ai failli chialer et c’est d’là que j’me suis dit que j’y retournerai plus. Et y m’a plus revu.
Il m’a demandé, Monsieur D, de l’appeler par son prénom Jean-François qui s’appelle mais j’peux pas quand même, ça m’ferai drôle. Tiens j’ai vu qu’il s’était mis en vacances jusqu’en septembre. Il a raison, ça lui f’ra du bien, il avait une petite mine la dernière fois. Bon c’est pas que j’m’ennuie mais faut qu’j’aille faire la soupe. Oh ben ce s’ra pas compliqué aujourd’hui. Allez, à la prochaine, mes amitiés à vot’ mari.
MCH
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La
rue déserte rendue à la nuit fait écho au silence de la ville qui n’a plus rien à démontrer jusqu’au lendemain. 23h30, comme tous les vendredis, Jean-François D descend le rideau métallique après
avoir rangé et nettoyé le salon. Le grincement émis par le volet roulant semble une pure provocation à la quiétude de la cité. Les pavés rendus luisant par la pluie sont rayés par le reflet de
l’éclairage urbain qui accentue le sentiment d’irréalité que la nuit éveille. Sur un ciel tourmenté se découpent les silhouettes ciselées des bâtiments de cette rue que ferme une puissante église
qui en impose par un style gothique d’une flamboyance discrète. Jean-François D pense que ce paysage urbain aurait pu dignement constituer le décor d’un film de série B des années cinquante qu’un
détective, vieux loup solitaire carburant au whisky pour noyer des états d’âme douloureux, aurait arpenté sur la piste d’une très belle femme ayant mystérieusement disparu.