J’comprends pas pourquoi un homme intelligent comme Monsieur D ouvre pas son salon de coiffure le lundi, jour de marché. Il pourrait bien avoir ce jour-là tout un tas de clients qui entrerait s’faire coiffer rapport aux gens qui viennent faire leurs courses. C’est qu’il est important ce marché dans le canton, j’pense que c’est bien le plus important dans l’coin. Ma foi si.

 

Il m’a expliqué une fois qu’il fallait que ses employés se reposent et lui aussi mais j’vois pas pourquoi il pourrait pas changer leur jour de repos. Ils s’reposeraient tout aussi bien le jeudi ou le mardi. Ce sont ses affaires après tout mais moi ça m’arrangerait drôlement que ce soit ouvert le lundi, parce que ce jour-là, je viens au marché. C’est automatique toutes les semaines.

 

Et maintenant, j’y pense, je l’ai jamais vu en dehors de son salon. Ah si, une fois, il y a longtemps, j’m’en souviens parce que c’était le jour anniversaire de notre mariage et qu’on fêtait pile quarante ans. Voilà plus de quatre ans, déjà. L’temps nous dure pas, c’est sûr, faut pas flâner dans la vie, ça passe trop vite. Ce jour-là on avait invité la famille à déjeuner, ça tombait juste un dimanche. Y avait Gérard, le frère de mon mari et Germaine sa femme, leurs fils ont l’âge de nos filles mais ils sont loin, Alain est au Canada et Bertrand, en Suisse, à croire qu’ils fuient leur famille ces deux là et du coup les parents s’offrent des voyages pour aller les voir, eux qu’étaient même jamais sortis de France et qu’avaient jamais pris l’avion de toute leur vie, les voilà servis à présent. Evelyne, ma sœur, son mari qui avait encore pris du poids et ça c’est pas possible de se mettre dans cet état, faut y être goinfre tout de même, moi j’dis qu’ça n’a pas de sens et j’aimerai pas qu’mon mari soit aussi gras. Encore un peu et faudra lui mettre deux chaises pour qu’il pose ses fesses, leur fille Elodie était fiancée depuis deux mois mais ils n’avaient pas décidé la date du mariage, elle est venue sans son amoureux qui travaillait ce jour-là. Et après, ils ont rompu, elle s’est mariée avec un gentil garçon qui est contremaître aux abattoirs, ils ont un petit garçon. Lui, faut voir ce qu’il raconte sur son travail, c’est pas réjouissant comment ça va, faudra bientôt qu’il y aille tous les jours. Et pourquoi pas la nuit tant qu’ils y sont. On voit bien qu’c’est pas eux qui y vont à l’usine.

 

J’avais commandé une pièce montée chez le boulanger, le meilleur, celui du haut de la ville, c’est ma fille qui devait la prendre en venant. Euh là, v’la t’y pas qu’elle a eu un souci avec sa voiture qui démarrait pas et mon mari qu’était justement parti avec ses copains prendre l’apéro.  Eh ben, j’ai dû aller la chercher. J’me gare juste devant chez elle et j’le vois qui passe monsieur D avec une bien jolie fille et y riaient tous deux, y riaient, c’était bonheur à les regarder. Y m’a pas vu mais l’air heureux qu’il avait. J’lavais jamais vu comme ça. Pourtant j’y étais allée deux jours avant pour me faire coiffer, y souriait bien mais là c’était autre chose ça s’voyait vraiment. Après, plus jamais j’lai vu en dehors de son salon.

 

J’me souviens plus trop quand c’est qu’j’ suis allée la première fois chez lui mais j’me rappelle que la décoration m’avait bien surprise et j’ai failli même m’en retourner tant ça m’paraissait bizarre. Puis on s’y fait. C’est quand même original d’mettre des livres comme si c’était une librairie alors qu’on est chez un coiffeur, sur un mur noir en en plus, c’est pas une couleur de salon de coiffure ça. Enfin, chacun ses goûts. L’important c’est qui coupe bien et qui soit gentil. Et pour être gentil, on peut pas dire, il l’est. Il vous regarde dans les yeux et y s’intéresse à c’qu’on dit. Il pose des questions et il a la mémoire grandeur nature d’une fois sur l’autre, y s’rappelle bien de quoi on a causé la fois d’avant, ça fait plaisir. Avec lui on peut causer de tout. La fois où j’allais pas bien à cause des vaches malades que j’en dormais plus. Ces pauvres bêtes, elles souffraient et moi, j’peux pas supporter et comme j’étais fatiguée, j’ai eu un coup de dépression. Chez le psychiatre qu’il a fallu qu’j’aille. Eh ben lui, monsieur D, il a vu tout d’suite que ça allait pas du tout bien et il s’est inquiété. J’lui ai raconté mes oppressions dans la nuit avec toutes les pensées qui tournent sans cesse dans la tête qui m’empêchaient de dormir. Il avait l’air ému et il m’a rassuré en disant que c’était humain et même que c’était tout à mon honneur de s’occuper bien des bêtes, ça voulait dire que j’étais sensible et que je n’aimais pas faire souffrir les animaux. Même si les vaches allaient finir en boucherie, c’était pas une raison de mal les traiter. Et je sentais bien qu’il comprenait et que c’était sincère ce qu’il me disait et ça m’a fait du bien parce que j’avais pas pu en causer avec mon mari qui répétait tout le temps « Tu t’écoutes trop ma pauvre femme, on a pas qu’ça à faire ». Les bonshommes tous les mêmes, faudrait jamais aller mal mais eux… Enfin bref passons.

 

Côté coiffure, je veux pas changer de tête et il respecte ma volonté. J’lui ai dit la première fois que ça faisait plus de trente ans que j’avais la même tête et j’veux pas en changer maintenant, j’y suis trop habituée et j’risquerai de pas me reconnaître si je change la façon de me coiffer. Ben, il a juste dit que j’avais raison et a coupé comme d’habitude et chaque fois que j’y vais il dit « comme d’habitude pour que vous ne vous perdiez pas de vue ». Il me fait rire à répéter ça. J’aime bien y aller, c’est comme un moment de congé qui change les idées. Un jour comme j’lui parlais de ça, le bon temps chez lui qui chassait les idées du corbeau il a répondu « moi je suis là pour m’occupez de votre coiffure mais ce sont aussi vos idées que je soigne en même temps et si vous partez avec de belles pensées, c’est que j’ai bien fait mon travail ». J’regrette pas d’avoir changer de boutique. C’ui d’avant, il écoutait pas et un jour il m’a tant raté que j’ai failli chialer et c’est d’là que j’me suis dit que j’y retournerai plus. Et y m’a plus revu.

 

Il m’a demandé, Monsieur D, de l’appeler par son prénom Jean-François qui s’appelle mais j’peux pas quand même, ça m’ferai drôle. Tiens j’ai vu qu’il s’était mis en vacances jusqu’en septembre. Il a raison, ça lui f’ra du bien, il avait une petite mine la dernière fois. Bon c’est pas que j’m’ennuie mais faut qu’j’aille faire la soupe. Oh ben ce s’ra pas compliqué aujourd’hui. Allez, à la prochaine, mes amitiés à vot’ mari.


MCH
Par mouettes rieuses - Publié dans : "de mèche avec vous"
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Mercredi 12 août 2009 3 12 /08 /Août /2009 21:50

Livre (et de) deux.

Dans lequel il est encore question d'Angelina Jolie, mais aussi d'un Sosie de mon ami Brad Pitt et d'une banque, devinez laquelle.

 

Rome fut, parait-il, une bonne idée un tantinet longuette à mettre en place. Bon. Avec un tel précédent, je pouvais prendre mon temps. Il me fallait avant tout devenir ami avec Brad Pritt. Ce fut le plus facile. Cette première soirée avait rompu la glace, aussi Brad prit rapidement l'habitude, dans la journée et surtout les soirées, de venir boire quelques verres et échanger quelques mots. Qui se sont vite devenues de véritables logorrhées déprimées lorsqu'il fut assuré que je lui prêtai l'attention nécessaire. Je dois dire que j'y trouvais mon compte : il est assez fascinant de constater que quelqu'un comme Brad Pitt, maqué avec une créature de rêve, jouissant d'un physique appollonnien et d'un métier a priori peu ennuyeux et extrêmement rémunérateur, voyageant à travers le monde comme certains font Meaux — Paris tous les jours par le train, puisse souffrir des mêmes difficultés à appréhender la vie que la plupart des gens. Est-ce un leurre si répandu, que celui qui consiste à croire qu'il faut tout changer à sa vie afin de la vivre mieux ?

Conservant bien heureusement ma métaphysique banale par devers moi, j'en vins donc à fréquenter régulièrement Brad Pitt. J'assistais à de nombreuses séances de tournage, et de plus en plus souvent il me retrouvait pour boire un verre, jusqu'à tard dès qu'Angelina était de gala. Brad prétextait qu'il s'inspirait de moi pour son rôle de braqueur : je me devais de lui donner raison.

Je compris que les fondations sur lesquelles je comptais bâtir mon petit monument étaient prises, lorsque je remarquai que nous passions parfois plusieurs minutes silencieuses, simplement ensemble, à regarder s'étirer les ombres entre les laminoirs des grands hangars de métal blanc en buvant des bières fraiches. Je lui parlai de ma vie, les affres d'un boulot inintéressant, d'une vie sans autre projet que celui de ma femme. Je lui parlais beaucoup d'elle, encore belle, se rêvant mère d'une ribambelle d'enfants, arrangeant pour eux des chambres et des jardins comme autant de petits univers patiemment assemblés, quitte à devoir me ranger comme l'un des nombreux bibelots de ses étagères et me dépoussiérer de temps à autre. Je brodai sur mes besoins d'aventures, de mouvements, de nymphes légères et court vêtues découvrant des cités inconnues. Brad évoquait la douceur des soupes aux légumes préparées à deux le dimanche après-midi, de diner improvisés avec ses mômes en revenant du parc, de soirées canapés devant la télé. Plus je rêvai à sa vie cinématographique, plus je jalousai les personnages qu'il avait incarné, plus Brad Pitt prenait ma vie, telle que je la lui décrivais, pour celle qu'il recherchait.

Le plus drôle, c'est que je faisais de même, en même temps, avec le Sosie de Brad Pitt. Imaginez un peu, voir Brad Pitt à longueur de journée, en chair et en os et en en gros plan, mais converser avec deux personnes bien différentes. Il y a de quoi devenir un peu dingue. C'était mon cas.

Drôle de type, ce Sosie. Réplique quasi conforme de la star, même en regardant de près, une sacrée carrure, latiniste émérite -la faute à un grand-père érudit convaincu d'armer son petit-fils pour la vie-, n''ayant aucune idée de l'intérêt de connaître une langue disparue « je sais parler aux morts », répétait-il, pas méchant, donc mais un peu bête, va savoir pourquoi. Son job était de doubler Brad Pitt pour les scènes de fusillade, les cascades un peu osées, les bagarres. J'ai commencé à me lier avec lui pendant les tournages, grâce à ma nouvelle familiarité avec l'original, et les choses sont venues rapidement. Nous buvions désormais à trois. Le Sosie jouait le témoin dans nos conversations, endossant tantôt les envies de Brad, tantôt les miennes. Lui-même se trouvait très bien : bon job, belle gueule, tunes et filles faciles, ravies de se montrer au bras d'un Brad Pitt quasi parfait. Quelques semaines sont passées ainsi. Je patientais, il me fallait séduire mes proies avant de m'en saisir. Puis un soir, Brad parti, j'attaquai. De front.

— Mouais... enfin c'est pas avec ma paie que je vais pouvoir me l'offrir, ma vie de rêve ! »

Il réagit au quart de tour. Pas méchant, un peu bête : pas besoin de beaucoup de subtilité.

— Moi, non plus, qu'est-ce que tu crois.

Hum... T'es certainement mieux payé que moi.

— Ouais, hé bien : pas autant que Brad, je te le dis.

— Ah ça...

Long soupir rêveur. Je repris.

— Ce qu'il faudrait, c'est l'idée du siècle pour braquer une banque. Le truc infaillible, l'opportunité, qu'il faut savoir voir, et saisir.

— T'en as, toi, des idées comme ça ?

-— Peut-être...

Il m'a regardait, assez longtemps. Et puis :

— Dis voir ?

— Oh, c'est un peu le genre hollywoodien. Un peu comme dans ton film. En même temps, cela paraît tellement simple que cela doit fonctionner. Évidemment, cela implique une troisième personne, un peu contre son gré...

— Un otage ?

Ferré.

— Non, pas un otage. Un lampiste.

— Un quoi ?

— Un bouc émissaire, quoi. Ou plutôt, hé hé : un masque. »

Je comprends pas.

T'es sur que tu veux savoir ?

Le Sosie m'a regardé, encore. Il avait une petite lueur dans ses yeux. Pas mal de vide, aussi.

— Mec, j'ai fait 5 ans de placard pour une broutille dans ce genre. Je connais un peu. C'est quoi, ton idée ? »

Ben oui, je le savais. J'ai des potes chez les flics. Personne n'est parfait.

Je me lançai :

— Écoute bien (ce qu'il fit). En fait c'est très simple : la banque que Brad braque dans son film, elle existe en vrai. Tu ne savais pas ? C'est une petite Caisse d'Épargne du XXe arrondissement, qui par chance a gardé son mobilier des années 80. Elle fait bien française, un peu vieillotte, tu vois ? L'image qu'on se traine dans les films américains, mais sans forcer la note. Bon. Je tourne autour depuis quelques semaines : figure-toi que dans quelques jours, je n'ai pas bien compris pourquoi, il y a un gros arrivage.

— Combien ?

— 2 400 000 €

— Combien ?

— 16 000 000 de francs, grosso modo.

— ...

Hop ! Pris dans la nasse, il se débattait, frénétique, happant de ses branchies de carmin quelque dernier souffle d'air, tordu de douleur.

— Comment tu t'y prends ?, reprit-il, la voix assourdie.

— Comme dans le film : la rue est peu large, et tranquille, quasiment déserte, comme à l'ordinaire. Elle est bordée d'immeubles coquets de quatre étages. Il y a peu de gens sur les trottoirs. Brad Pitt occupe le siège passager d'une voiture. La voiture se gare, Brad Pitt descend : il est vêtu de jeans et d'une courte veste en cuir sur un maillot kaki, il porte un sac de sport sur l'épaule et, bien sur, des lunettes de sport noires. Il entre posément dans la banque - c'est une petite agence - et sort un flingue en hurlant. Il frappe l'un des deux ou trois clients présents, pour impressionner, et passe derrière le guichet. Là, il se fait ouvrir le coffre, tout en surveillant la salle, et oblige l'un des employés à remplir le sac. C'est vite fait, ce sont de grosses coupures. Brad Pitt endosse le sac, recule rapidement vers la porte tout en menaçant les gens, et sort. Il monte dans la voiture qui démarre tranquillement et tourne au coin de la rue. Fin de la scène. Tout cela ne dure pas plus de deux ou trois minutes.

— Je connais le scénario autant que toi. Qu'est-ce que cela à voir avec ton histoire ?

— c'est simple : on braque la vraie banque comme dans le film. Tu fais Brad Pitt, moi le chauffeur. Ça nous prend quoi ? Une heure, préparation comprise. Je suis ton alibi, moi le tien. Le seul qui n'en aura pas, d'alibi, parce que nous nous serons arrangé pour, c'est celui que les caméras de surveillance vont voir, celui qui répète depuis des mois le braquage de CETTE banque, et qui souffre, c'est de notoriété dans les studios, tout le monde le dira aux flics, de dépression chronique et de morosité saisonnière, rêvant publiquement d'une nouvelle vie, le même qui, à peine l'enquête amorcée, disparaît. Brad Pitt.  »

 

 

(à suivre)

 


JH

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Mardi 11 août 2009 2 11 /08 /Août /2009 22:38
Étonnamment, j’expérimente des parcours centrifuges au cœur de l’immobile,
J’esquisse en des éons figés de solides ellipses, splendide,
Je file des cercles parfaits.

Dès qu’un big-bang chétif m’eut soufflé en orbite, orgueilleux et crétin,
Tâtant d’une main la rive et de l’autre l’airain,
Je tournais

Pour fuser malhabile de doux astéroïdes qui tombaient du matin,
Gélifiées,
Traçant de longues courbes de vide,

Au cœur de l’Univers troué d’amas stellaires et d’arcs-en-cieux félins.
Naquit une nova, Adorée !

Explosa.

J’entreprends ma dérive,
Et circulairement, je course les éthers et les horizons blancs.

Éraflant les néants de mes écarts subtils,
Nacrés
D’ombres dansant graciles, gorgés de métaux lourds et de vent.

J’ai cru
Fondre les étoiles d’une rage cristalline,
Exécuter d’un geste ou des stances audacieuses ou des odes fissiles,

Je ne parcours que des circonférences,
Je trace d’un pas reptile sur plan orthonormé, craintives,
Les révolutions froides aiguisées et sifflantes de mes spires insensées.

JH
Par mouettes rieuses - Publié dans : nos peaux aiment
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Mardi 4 août 2009 2 04 /08 /Août /2009 20:38

Livre un.

Dans lequel il est question d'une caravane, de Brad et d'Angelina, d'un braquage de banque et de ma femme.

 


Quand Brad Pitt, assis face à moi sur la banquette - salle à manger convertible de la caravane, a soudainement éclaté en sanglots, l'idée m'est apparue, évidente.

Il était temps de braquer une banque et me débarrasser de ma femme.

J'ai tendu un kleenex à Brad Pitt, puis j'ai réfléchi.

Constat : j'ai 35 ans, 5 années de fac derrière moi, et 10 de plus gaspillées en phases de chômage plus ou moins consenties et longues plages d'ennui comme gardien de ces grands studios parisiens. Pour le reste... je n'ai pas trop d'amis, pas trop voyagé, pas trop eu de succès avec les filles. Marié, pourtant, depuis 5 ans. Ma femme a depuis longtemps remplacé l'amour qu'elle me portait par son désir d'enfants tandis que moi, la nuit, je rêve à Lara Croft.

Voilà pour le bilan de la quasi-totalité de ma vie d'adulte autonome et conscient, le 1/5 e de mon temps sur cette terre. Le tableau est certes exagéré, mais pas brillant.

Brad Pitt renifla. Et bien que je sache qu'il est préférable pour converser de se lancer instinctivement dans la langue, je passais en mon for intérieur d'abord par le français, et m'enquis :

— Et bien, Monsieur Pitt, ça va mieux ?

— Merci, oui. Excusez-moi.

— Voulez-vous un verre ?

— Merci, oui.

Évidemment, comme dialogue introductif, on fait mieux. Mais l'un de nous parlant très mal l'anglais, ce ne fut pas si simple, en réalité.

Bref, et pour faire vite, j'ai servi à Brad un bon whisky, je me suis attablé face à lui, et nous avons trinqué. Il a rapidement vidé son verre, l'a reposé sur la table, m'a lancé un regard. Je l'ai resservi. Combien d'histoires commencent ainsi ? Brad Pitt buvait vite, nerveusement et, l'alcool aidant, commença un monologue qui avait tout d'une confession. Je fus abondamment renseigné sur ses doutes d'acteurs, ses envies d'hommes, sa furieuse envie de décrocher, ses problèmes avec Angelina. Peu à peu, l'idée prenait corps. Oh ! je le sais bien : mon idée, maintenant que vous savez qu'il s'agit de la vie intime de ces deux-là, elle n'intéresse plus grand monde. Vous parcourez fébrilement les paragraphes suivants à la recherche de détails. Hélas pour vous, cette partie-là de l'histoire est bien entendu déjà vendue à un célèbre magazine, avec contrat d'exclusivité. Désolé.

Voilà pourquoi ce soir,-là Brad Pitt était assis face à moi...

Oh d'accord ! mais alors succinctement, OK ?

En gros, Brad et Angelina, c'est dérapage d'un soir pendant un tournage, puis de deux soirs, puis de plus, jusqu'au moment où on se dit que c'est con d'avoir deux apparts aussi loin l'un de l'autre. Et puis, quoi ? Sortir avec Lara Croft, ça en jette plus qu'avec la bonne amie d'une sitcom, non ?

Seulement voilà, me dit Brad Pitt, passablement éméché, Lara Croft, c'est au ciné comme dans la vie. Elle n'arrête pas. Elle est C A R I T A T I V E, m'épelle Brad, gravement. Angelina, son truc, c'est les soirées mondaines, les galas, les réceptions comme ambassadrice de tel acronyme, représentante de telle cause. Et tout à coup, dès qu'il y a un petit creux, hop, elle embarque son Brad en Afrique pour adopter des bébés. Au retour, rebelote : tournage, promo, soirée, journalistes, etc. Rien d'affreux, en fait. Sauf que le Brad, il fait bonne figure, parce que les gens sont sympas, qu'Angelina est jolie et que c'est quand même un peu le boulot, tout ça. Mais il n'en peut plus. Lui, il se verrait bien un peu plus dans son fauteuil, à regarder sa jolie femme arranger les bouquets de fleurs, à faire sauter tranquillement les 6 mouflets sur ses genoux, à leur montrer comment pêcher ou construire des cabanes, loin, très loin des studios, de journalistes, des vols internationaux. Il ne suit pas le rythme, quoi. Et au bout d'un moment, il craque. Je le sais, c'est un peu futile, comme motif, mais vous savez, avec les nerfs fragiles des artistes... Et puis, je vous la fais courte.

Voilà, vous êtes renseignés. Contents ?

Et donc, ce soir-là Brad Pitt était assis face à moi dans la caravane qui sert de bureau aux gardiens de nuit, l'œil bas, la frange négligée,une vilaine bosse sur le front, éclusant mon whisky. Je l'avais surpris alors qu'il escaladait le grillage enceignant l'aire des studios. Avec l'obscurité, j'avais cru à un malfrat quelconque et, fidèle à ma devise professionnelle (« frapper d'abord... », que voulez-vous, je suis un lâche trop peu payé pou me faire tuer), je l'avais envoyé dans la boue d'un bon coup de lampe torche.

 

Je ne vous ai pas dit ? Brad est à Paris pour un film. Il incarne un braqueur de banque.

Évidemment, cela a fait tilt. l'idée du « comment » m'est venue. Une idée simple.


 

 (à suivre).

 

JH
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Mardi 4 août 2009 2 04 /08 /Août /2009 20:27

La rue déserte rendue à la nuit fait écho au silence de la ville qui n’a plus rien à démontrer jusqu’au lendemain. 23h30, comme tous les vendredis, Jean-François D descend le rideau métallique après avoir rangé et nettoyé le salon. Le grincement émis par le volet roulant semble une pure provocation à la quiétude de la cité. Les pavés rendus luisant par la pluie sont rayés par le reflet de l’éclairage urbain qui accentue le sentiment d’irréalité que la nuit éveille. Sur un ciel tourmenté se découpent les silhouettes ciselées des bâtiments de cette rue que ferme une puissante église qui en impose par un style gothique d’une flamboyance discrète. Jean-François D pense que ce paysage urbain aurait pu dignement constituer le décor d’un film de série B des années cinquante qu’un détective, vieux loup solitaire carburant au whisky pour noyer des états d’âme douloureux, aurait arpenté sur la piste d’une très belle femme ayant mystérieusement disparu.

 

Son dernier client, Bernard B, un habitué s’est attardé plus longtemps qu’à l’accoutumée. Bernard B a pris l’habitude de ce rendez-vous hebdomadaire non pas tant pour se faire coiffer que pour le plaisir de partager avec le patron un avis critique et argumenté sur un polar dont il vient d’achever la lecture. Jean-François D. et Bernard B. sont tout deux passionnés de littérature policière et peuvent discuter pendant des heures d’une intrigue, d’un personnage, de l’engagement politique d’un auteur, des styles d’enquête…. Il leur est déjà arrivé de poursuivre leur conversation au barbare, seul café encore ouvert à cette heure-là. La semaine a été un peu chargée et il reste la journée de demain avant d’aspirer à deux jours de repos. Jean-François D a décliné l’invitation de Bernard B à boire une bière préférant de loin rentrer s’allonger et se plonger dans la suite de Zulu, thriller d’un noir profond de l’écrivain Caryl Férey, que son amie Julie lui a prêté avant hier quand elle est passée le saluer au salon. Il en a aussitôt commençait la lecture qui se laisse happer avec une impatience certaine.

 

Jean-François D, 43 ans, coiffeur apprécié de sa clientèle a délibérément choisi de rester dans cette petite ville paisible – trop - bien que ses talents eussent pu le conduire à exercer son art dans une ville beaucoup plus importante et remuante. Son salon « De mèche avec vous » ouvert il y a douze ans est certainement le plus couru du canton. En plus d’une clientèle d’habitués, les touristes ne sont pas les derniers à y pénétrer pendant la belle saison, de Pâques à la Toussaint. Il compte même comme fidèles quelques parisiens possédant une résidence secondaire qui viennent tâter l’air de la campagne pendant leurs congés. Quatre employés, deux stagiaires, l’affaire est rentable. Jean-François D. pense que son salon a atteint la taille optimale qui lui permet, tout à la fois, de ne pas être débordé par le travail afin de pouvoir le pratiquer comme il l’entend à savoir avec intelligence et générosité et de conserver suffisamment de temps libre pour se livrer à des occupations dont il ne saurait se passer : littérature, écriture et musique.

 

Passionné, il considère son travail comme un sacerdoce estimant que modifier le visage d’un être humain est un exercice quasi philosophique qui touche à l’essence de la personne. Lorsqu’il sculpte une chevelure en tenant compte de l’âge, de la couleur des yeux de l’arrondi du visage, de la forme de la bouche, de la hauteur du front, de la protubérance du nez, de la saillance des pommettes, il a l’impression très forte de modifier imperceptiblement et de manière plus ou moins éphémère une parcelle de personnalité.

 

Le rapport à la personne qu’il coiffe, lui ouvre de vastes champs de méditation. Il trouve paradoxale d’être tout à la fois derrière cette personne et de lui faire face par le reflet de la glace si bien qu’il peut voir d’un même coup d’œil, l’arrière du crâne et le visage. Un tête à tête qui se tient de l’autre côté du miroir et, dans les regards croisés, il arrive que Jean-François D saisisse quelques fragments d’humanité d’un éclat plus pur que les autres. Il en est toujours troublé.

 

Il tisse un ensemble de réflexions autour de cette fonction qui l’oblige, dans le cadre de son métier, à regarder les autres à travers un miroir plutôt qu’à leur faire face. Comme il entretient avec la philosophie des liens de dilettante, il consigne dans de petits carnets les idées qu’il développe sur : le soi et le non soi, le réel et le reflet du réel, le miroir comme objet de transition ou lieu de passage,…. ainsi que les remarques que lui suggèrent ses échanges avec les clients qui ont, la plupart du temps, la parole aisée et la confidence facile. Sa collection de carnets de toutes les couleurs témoigne d’une pensée en mouvement perpétuel qu’il veut retenir et creuser le plus possible. Tous les écrits sont soigneusement datés et le choix de la couleur des calepins n’a rien d’anodin :

Noir, pour les polars, logique.

Blanc, pour les autres genres littéraires.

Vert pour les bribes de conversations entendues ou partagées.

Jaune pour les images que la musique lui évoque, le seul dans lequel il se laisse aller à dessiner, gribouiller dit-il.

Bleu pour les haïkus et autres poèmes qu’il compose.

Rouge pour les, pensées en vrac, à l’état brut, inclassables, lui venant le plus souvent de l’actualité.

S’il avait confiance en lui, il pourrait tenir un blog mais il n’ose pas. Comme tout autodidacte, il a développé un complexe d’infériorité lié à l’absence de diplôme prestigieux et sous-estime sa culture qu’une curiosité dévorante lui a permis d’acquérir au fil des ans. Très tenté, malgré tout, par l’aventure d’écrire pour être lu que lui offre Internet, il sent qu’il pourrait bien créer un blog pendant ces prochaines vacances.

 

Au bout d’une impasse avec vue sur la rivière et petit lopin de gazon, près du salon de coiffure ce qui lui permet la plupart des déplacements à pied, sa maison. Il vit seul depuis que Claire l’a quitté. Trois ans déjà. Pas tout a fait seul tout de même, Platon et Socrate, deux malins matous lui tiennent compagnie. Dès qu’ils ouvrent la porte, ils se précipitent à sa rencontre et se frottent contre ses jambes en ronronnant. Il les caresse affectueusement, se dirige vers la cuisine, les félins sur les talons et ouvre une boite de pâté qu’il vide dans leur gamelle. Un rituel bien rôdé.

 

Vivaldi a sa préférence depuis quelques jours. Longe mala , umbrae, terrores, plus particulièrement dans une version rafraichie par Fabio Biondi. Comme le cédé ne quitte pas le plateau de la chaîne, il a juste à appuyer sur « on ». Dès les premières notes, il se fond dans la musique. Il est la musique pendant quelques secondes de pure béatitude qui lui suffise à prendre pied dans « son réel intérieur » comme il le qualifie.

« L’insouciance des chats, leur douce présence dans cette maison ainsi que les vertus pénétrantes de la musique me libèrent du jour pour me conduire jusqu’à mon réel intérieur qui s’accommode mieux du calme et de la nuit sans toutefois être l’envers d’une réalité diurne mais un prolongement, une version qui prend le temps de la réflexion. » carnet rouge, 8 janvier 2005.

 

Mais le reste du jour est aussi construit sur une série d’habitudes, la douche sous laquelle il s’attarde ce soir, dernier regard du jour vers la glace, il se trouve en forme et plutôt bel homme, grand, brun, l’œil noisette et la bouche généreuse, les rides apparues il y a peu, lui confère une once de charme en plus. Ceux qui ne le connaissent pas, ne parviennent jamais à deviner son métier et lui attribue plutôt une profession intellectuelle. Cette apparence qui le desservait lorsqu’il s’est installé ici, est devenue un atout au fil du temps.

« Coiffeur intello, quoi de plus évident quand on fait fonctionner son cerveau de s’occuper aussi de son emballage » carnet rouge, 14 juin 1996.

En revanche, il n’a jamais rien écrit sur le lien entre le métier de coiffeur et l’homosexualité. - coiffeur et pédé, un cliché qui a la vie dure – non pas qu’il n’ait jamais cogité sur le sujet au contraire mais il ne parvient pas à retranscrire le fruit de ses réflexions. L’homosexualité masculine, bien qu’il s’en dédise, doit lui poser un problème et constituer un tabou que même sa plume ne peut transgresser. La collation prise sans y penser sur le coin de la table de la cuisine ou lové dans un fauteuil près de la cheminée. La consultation de ses messageries, une personnelle, l’autre pour les réseaux auxquels ils participent et si l’envie lui en prend, il s’attarde à échanger avec quelques amis en ligne sur Skype. Pas ce soir. Le creux du lit et le silence pour savourer, quelques pages d’un livre avec lesquelles il s’endort pendant que Platon et Socrate se disputent la meilleure place sur le vieux pull posé pour eux au pied du lit.
mch

Par mouettes rieuses - Publié dans : "de mèche avec vous"
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Samedi 1 août 2009 6 01 /08 /Août /2009 22:14

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