Six heures six, il est six heures six exactement pas une minute de plus, pas une de moins.
Du lundi au samedi, à cet instant précis, alors que l’après midi tire à sa fin, je la vois franchir la porte d’entrée de l’immeuble d’en face et partir à droite pour remonter vers le boulevard
Saint-Michel. Chaque jour, lorsqu’elle pose le pied sur le trottoir, je regarde la pendule du salon et immanquablement, je lis six heures six. Je pourrais me dispenser de vérifier l’heure mais je
n’arrive pas à m’en empêcher comme si je voulais la prendre en faute. Jamais, elle ne m’a offert ce plaisir. Je pourrais régler tous les réveils, montres et autres horloges sur sa sortie
quotidienne. J’en possède des réveils, montres et autres horloges. Le temps, c’est un peu tout ce qu’il me reste et dans toutes les pièces de mon appartement jusque dans les toilettes, j’ai disposé sur les murs et les meubles, ces marqueurs du temps qui passe. Même des
objets comme la cuisinière me donnent l’heure à la minute près. J’ai ainsi l’impression de ne pas en perdre une seconde. Je sais, c’est ridicule. Je
suis vieux et mes plaisirs se font rares. J’attends… quoi au juste… difficile à dire… mais j’attends…j’attends l’heure, vous voyez de quoi je
parle….de la mienne… d’heure et je ne voudrais pas la rater par distraction alors je la guette. Quand je ne suis pas en train de surveiller l’heure ou de dormir, je reste assis dans le fauteuil
que j’ai placé devant la fenêtre du salon de manière à pouvoir observer les passants. Ça m’occupe. Le matin, à partir de six heures, des silhouettes isolées apparaissent dans l’ombre, pressées,
décidées. Vers sept heures trente, la rue se fait plus animée. Les jeunes se dirigent vers les lycées et collèges. Ils se regroupent devant la boulangerie, un lieu de rendez-vous incontournable.
Je ne les entends pas vraiment mais je peux aisément deviner de quoi ils parlent : les parents, la télé, les jeux vidéo, le devoir de math, les
cours, la prochaine interrogation écrite, ce ne sont pas les sujets de conversation qui leur manquent. Mais le moment enchanté du début de journée se situe entre huit heures et huit heures vingt
lorsque les parents conduisent leurs bambins à l’école. Le matin, ce sont souvent les pères qui accompagnent leurs enfants encore enveloppés de sommeil et chargés d’un sac si énorme qu’ils
paraissent déjà porter le poids du monde sur leurs frêles épaules. Et ces couples disparates laissent dans leur sillage des bouffées de tendresse qui me réchauffent le cœur. Je suis seul depuis
longtemps alors même par procuration les signes d’affection me réconfortent. Pour me distraire de cette solitude, il y a Marina qui, deux fois par semaine, vient faire le ménage en s’interrompant
régulièrement pour me raconter sa vie d’étudiante, ses difficultés, son amoureux, ses projets et Ahmed, l’épicier de la place qui me monte les courses que je lui commande par téléphone et reste
toujours quelques minutes pour prendre de mes nouvelles.
Je descends parfois marcher dans les jardins du Luxembourg.
Le jardin Marco-Polo, le plus proche de chez moi, a ma préférence. Je fais le tour de cette imposante fontaine où d’impétueux chevaux se cabrent semblant faire gicler l’eau en multiples
éclaboussures, d’étranges dauphins et de vaillantes tortues crachent consciencieusement un jet d’eau régulier et le monde, au sommet de l’ensemble porté comme un trophée par quatre femmes de
quatre continents, émerge victorieux. Un monument dont la force et la dynamique continue de m’attirer comme un aimant. Il y a toujours des touristes pour se prendre en photo devant. Puis, je m’assieds, sur un banc, sous les marronniers et je me laisse aller à des rêveries anodines en
regardant les promeneurs et autres flâneurs qui sillonnent les allées en toutes saisons avant de retourner prendre place dans mon perchoir.
J’occupe depuis plus de cinquante ans, au troisième étage
d’un immeuble sans âme, un confortable appartement. Le quartier qui m’était si familier autrefois se fait un peu étranger aujourd’hui. Des voisins déménagent, disparaissent, d’autres personnes
prennent leur place, les boutiques deviennent des appartements ou changent d’enseigne souvent et rapidement, là où il y avait hier un cordonnier, il y a aujourd’hui un espace pour les photocopies
etc…. Tout va très vite à présent… ou bien ai-je juste cette impression de vitesse depuis que je reste immobile dans mon
fauteuil.
18h, je suis à mon poste d’observation. 18h06, elle
apparait, ponctuelle. Cette petite a dû avaler un coucou suisse pour être ainsi exacte à la minute près chaque jour. Je l’ai repérée il y a plus de deux mois… un peu par hasard parce qu’à cette
heure-là je regarde les jeux à la télévision. A présent, j’attends qu’elle sorte avant de me coller devant l’écran.. Où va-t-elle ? Je ne la
vois jamais rentrer. Infirmière, serveuse dans un bar que peut-elle bien faire dans la vie qui la conduise dehors pour la soirée ?
Ce matin je suis allé au jardin et je l’ai vue. Elle
donnait à manger aux oiseaux. Elle est jolie. Pigeons et moineaux se disputaient les miettes qu’elle leur lançait. Elle m’a regardé un moment puis s’est dirigé vers moi. Mon cœur s’est mis à
battre plus vite. J’ai ressenti un plaisir teinté d’anxiété. Elle m’a salué et a dit.
- C’est bien vous qui habitez en face de chez moi ?
J’ai répondu oui bien que pendant un instant j’ai été tenté
de dire non comme un gamin qui voudrait nier une faute qu’il a commise.
- Je vous vois regarder la rue presque toute la journée.
- Je n’ai plus vraiment d’autres distractions, ai-je dit comme si je voulais
m’excuser.
- Ne vous justifiez pas, monsieur, la rue offre un immense potentiel
d’histoires.
Je n’ai pas pu résister et je lui ai posé la question qui
me turlupinait tant.
- Tous les après midis de la semaine à six heures six précisément, vous franchissez la porte
d’entrée de votre immeuble. Comment faites-vous pour être aussi parfaitement et régulièrement à l’heure ?
Elle a paru surprise et puis elle s’est mise à rire en
m’expliquant qu’elle avait installé une alarme sur son ordinateur qui lui permettait cet exploit si tant est que s’en fut un mais elle ne se doutait pas que quelqu’un remarquerait ce petit jeu
qu’elle pratiquait juste pour elle-même, une sorte de challenge en quelque sorte. Elle a fini par s’assoir à mes côtés et nous avons fait un peu connaissance. Elle parlait avec aisance et
poésie.
- Je suis conteuse, j’anime une émission de radio chaque soir de la semaine. Lorsque vous me
voyez partir, je me rends à la maison de la radio pour travailler. Je commence par répondre aux auditeurs qui ont eu la gentillesse de m’écrire. Je vais en régie pour caler avec le
technicien les musiques qui seront diffusées. Mes contes ne parlent ni de fées ni de sorcières quoique parfois… elles s’invitent dans les récits. Mes
contes prennent appui dans un réel que je métamorphose que j’embellis, que je malaxe, que je rends heureux ce sont des contes de faits, F.A.I.T.S.
Afin que je comprenne mieux, elle a pris un
exemple.
- Vous voyez la tortue de la fontaine qui est devant nous, à la nuit tombée, elle va
rejoindre son amoureux et ils se promènent sur la pelouse. Les dauphins plongent dans le bassin qui rejoint la mer pour s’ébattre et jouer dans les vagues. Les chevaux partent galoper dans de
vastes prairies et les femmes qui, tout en haut ont en charge le monde, descendent pour aller danser et rêver sous la lune. A partir du schéma que je viens de décrire, je me laisse porter par l’imagination, ça demande un peu d’entrainement mais comme pour le dessin ou le chant tout le monde peut arriver à donner au réel un côté
magique. Vous même, assis dans votre fauteuil, vous m’avez inspiré une très belle histoire. Je dois encore la peaufiner un peu mais je la conterai
très prochainement dans mon émission.
Je l’écoutais, enchanté et admiratif, j’aurais voulu que ce
moment dure longtemps. Elle avait réussi à me faire oublier le temps qui passe. Peut-être n’était-il pas passé, tout occupé à entendre ce qu’elle me disait. Elle ajouta qu’elle allait aussi
porter ses récits chez des particuliers. La plupart du temps, pendant le week end, lorsque des
personnes qui invitent des amis ou de la famille, veulent donner à leur réception un caractère un peu orignal. D’autres fois, il s’agit d’animer des goûters d’enfants, des anniversaires le plus
souvent. Et puis, il y a ce monsieur chez qui elle se rend une fois par semaine, le mercredi après son travail. La demande est un peu spéciale, il écrit des souvenirs qu’elle doit transformer à sa façon. Il est couché quand elle arrive, elle possède la clef de l’appartement. Elle va dans la
chambre, s’assied sur une chaise à côté du lit et lui redonne les tranches de vie qu’il lui a confiées avec toute la poésie et la magie qu’elles lui ont inspirées. En partant, elle éteint toutes
les lumières de la pièce et prend sur une petite table de l’entrée, une enveloppe qui contient six billets de cinquante euros - une jolie somme pour
cette représentation unique - et une ou plusieurs pages manuscrites d’une petite écriture serrée avec des lettres bien formées qui deviendront les
prochaines histoires pour cet homme seul. Elle lui a promis de ne jamais les diffuser à la radio, de ne les conter à personne d’autre qu’à lui et de ne pas les publier.
Puis elle s’est tue. En se levant pour partir, elle m’a
indiqué l’ heure et la chaine sur laquelle je pouvais l’écouter le soir en précisant bien que je ne devais en aucun cas me sentir obligé de le faire.
Arrivée à la grille du jardin, elle s’est retournée pour m’adresser un petit signe de la main.
Je suis rentrée heureux et léger comme je ne l’avais plus
été depuis longtemps. A 18h06, ce même jour, elle a levé la tête vers ma fenêtre, a souri en me montrant sa montre. Le soir, je l’ai écoutée. Elle avait dû sentir que j’aurais l’oreille collée au
poste. Elle m’a dédié un conte, celui qu’elle avait dit avoir inventé pour moi. Il me décrivait comme un homme qui possédait le don de repeindre en vives couleurs tout ce que son regard touchait.
- comment avait-elle su ? - Ainsi, les immeubles de la rue dans laquelle je vivais – j’utilise la première personne puisqu’il s’agit de moi -,
étaient-ils bleus, jaunes, rouges, bariolés. De l’herbe verte mais parfois rose ou violette, poussait sur les trottoirs. Il n’y avait pas de voiture, les enfants jouaient dehors et leurs rires
faisaient vibrer l’air parfumé. Dans le ciel bleu azur, les nuages prenaient des formes d’animaux ou de mots qui composaient des poèmes ou les réponses aux devoirs des enfants ou bien des figures
n’importe comment mais qui étaient belles à faire rêver… c’était selon son humeur. Au bout de la rue, il y avait une immense prairie, là, galopaient des chevaux et à l’extrémité du pré, on
apercevait la mer où il était possible de distinguer, en y prêtant attention, des dauphins sauteurs. Et, le magicien en couleur veillait à ce que ce royaume soit toujours propre, guilleret et
heureux mais tout dépendait de ses états d’âme. Il suffisait qu’il ait la moindre peine pour que ce tableau s’assombrisse et si un malheur lui faisait venir une larme, les couleurs se
ternissaient instantanément, les fleurs se fanaient, les nuages s’amoncelaient, les enfants se battaient,... Il fut un temps où il était souvent triste. Les habitants du quartier tout dépités
finirent par tenir conseil afin de réfléchir aux moyens de lui éviter tout chagrin et par là-même de conserver en permanence l’éclat de leur environnement. Les uns proposèrent un chat. C’est bien
un chat disaient-ils, c’est affectueux. Les autres suggérèrent un chien, pour les mêmes raisons. Ils énumérèrent tous les animaux domestiques et quelques-uns firent dans l’exotique : un boa,
un perroquet, un singe… Quelqu’un eut l’idée d’un voyage, mais on lui rappela que loin des yeux, loin des couleurs, tout redeviendrait morose en son absence. A court d’idées, ils se turent. C’est
alors qu’une petite fille, haute comme trois pommes rouges, murmura « il lui faut une amoureuse ». Toutes les têtes se tournèrent vers elle et les visages s’éclairèrent. La solution
était là, bien sûr. Oui mais où la trouver parce que ce n’était pas un homme ordinaire tout de même et il lui fallait une amoureuse extraordinaire qui soit aussi un peu magicienne ou bien qui s’y
connaisse en couleurs, et ça n’est pas simple ni facile à trouver. Aucun des participants ne connaissait une amoureuse qui possédait ces qualités. C’est un jeune homme qui eut la bonne
idée : posons une annonce sur Internet dit-il – ce n’est pas parce qu’il y a de la magie qu’il n’y a pas de la technologie – Ils poursuivirent
pour savoir comment il fallait s’y prendre et qui le ferait. Le jeune homme proposa ses services ainsi fut fait. S’ensuivait une série de péripéties lorsque les amoureuses commencèrent à se
présenter. Puis, un jour, il s’en trouva une qui arriva alors que personne ne l’attendait. Elle n’avait pas vu les messages sur ordinateur, non elle venait juste d’emménager dans un appartement
qui s’était libéré. C’était le hasard, le destin, la chance, appelez cela comme vous voulez qui l’avait amenée ici. L’amoureuse était belle, rayonnante et partout où elle passait, il poussait des
fleurs. Les faire se rencontrer prit encore un peu de temps et il y eut d’autres réunions de remue méninges. Enfin, une dame eut l’idée d’organiser une fête dans la rue … et ce qui devait arriver
arriva… pour le plus grand bonheur des habitants qui virent à ce moment-là leur rue prendre des teintes inoubliables et dans le ciel, les poèmes qui s’écrivaient au rythme de la musique…. et des
battements de cœurs affolés, éperdus et gonflés de bonheur. Comme il se doit, la fin était heureuse mais sans mariage ni enfant. L’histoire avait duré presqu’une heure, je n’en ai résumé que les
grandes lignes. Il devait y avoir en moi de l’enfance en réserve, j’avais écouté sans en perdre une miette en me laissant porter par l’émotion du récit que servait la voix chaude et profonde de
cette jeune femme dont je ne connaissais même pas le nom.
Le lendemain matin lorsque le jour pointa, j’étais presque
déçu de ne pas voir les bâtiments en couleur et la pelouse sur les trottoirs mais sur la façade de l’immeuble du coin, des fleurs rouges et jaunes avaient été placées à toutes les fenêtres du
quatrième étage et des mauves et blanches à celles du cinquième. J’étais presque certain qu’il n’y en avait pas hier. Ensuite, à l’heure des enfants à l’école, je remarquais leurs vêtements,
roses, bleus, verts…..multicolores, arc en ciel. Le reste de la journée, je notais toutes les couleurs que je voyais. Je me sentais bien.
J’avais à présent deux rendez-vous dans ma journée, 18h06,
l’apparition et 22 heures, l’audition. Mais ce jour-là à 18h06, la porte de l’immeuble d’en face resta fermée. Et, à 22 heures, ce n’était pas elle qui animait l’émission. Et le lendemain et le
jour d’après et encore après… non plus, elle avait disparu. J’espérais, je persévérais, j’attendais, je m’impatientais, je m’inquiétais… mais rien pendant dix jours. Au jardin, je croyais
l’apercevoir dans chaque silhouette qui poussait la grille. Je m’accrochais,, elle ne pouvait pas s’être volatilisée comme cela. Le onzième jour à 18h06, la porte de l’immeuble d’en face
s’entrouvrit. Mon souffle s’est arrêté mais ce n’est pas elle qui est apparue, c’était une femme que je n’avais jamais vu auparavant. Une femme souriante qui a tourné la tête vers la fenêtre
devant laquelle j’étais posté. Nous devions avoir le même âge. Son sourire semblait sincère mais je ne savais pas s’il était pour moi. Elle est partie à droite vers le boulevard saint Michel. Les
jours suivants, même scénario : 18h06, elle sortait, tournait la tête vers moi et partait. Me voyait-elle au moins ? Rien n’était moins sûr.
Ce matin, au jardin, je l’ai aperçue, elle donnait à manger
aux oiseaux. Pigeons et moineaux se disputaient les miettes qu’elle leur lançait. Elle m’a fixé un moment puis s’est dirigé vers moi. Mon cœur s’est
mis à battre très très fort. J’ai ressenti comme un petit pincement dans la poitrine. Elle m’a dit :
- C’est bien vous qui habitez en face de chez moi ?
J’ai répondu oui sans me poser de question. Nous avons
parlé longtemps. Elle a trouvé que le quartier était sympathique et m’a demandé si je voulais bien lui faire visiter. Elle a ajouté :
- Il faudra aussi que vous veniez prendre le café chez moi.
Je n’ai pas voulu savoir tout de suite pourquoi elle
sortait tous les jours à 18h06. Je préférai garder le mystère encore un peu. Je craignais que si elle venait à me le confier, elle disparaisse ensuite.
Elle a fini par se lever pour partir et a posé cette
dernière question :
- Vous étiez bien marchand de couleurs autrefois. C’est joli marchand de couleurs. Moi
j’étais fleuriste.
Ce même jour, dans l’après-midi à 6h06 exactement, c’est moi qui poussais la porte d’entrée de l’immeuble d’en face.
MCH